Luce

Notre chère Luce s'en est allée.....

 


LES ENTRETIENS DE CinéDV / Entretien avec... Luce Vigo de Aurélio Savini on Vimeo.


Luce Vigo par Jacques Kermabon

LUNDI, 13 FÉVRIER, 2017
HUMANITE.FR

Luce Vigo, fille du cinéaste Jean Vigo, est décédée. Jacques Kermabon, Rédacteur en chef de Bref et membre du Prix Jean-Vigo lui rend hommage.

On savait Luce Vigo fragile pour l’avoir vue depuis plusieurs années embarrassée par son appareillage d’assistance respiratoire. Elle racontait en riant qu’il lui arrivait de vouloir se déplacer en oubliant d’emporter cet attirail auquel elle était pourtant en permanence reliée. Il faisait parti d’elle-même et, il y a une dizaine de jours quand je suis passé la voir pour parler d’un article à propos de Zéro de conduite qu’elle accepta d’écrire pour un prochain Bref, rien, dans son comportement, n’aurait laissé soupçonner une quelconque aggravation de son état.

Il y a longtemps que nous n’avions pas eu l’occasion de nous parler aussi longuement, nous devions nous revoir dans les prochains jours.

Son appartement, dont elle ne cessait de s’excuser de son désordre de piles de livres, de DVD et de tant d’objets – dans la cuisine, une quantité de cuillère en bois dont elle raffolait –, m’a toujours fasciné. Je l’associais confusément au cabinet de curiosité d’André Breton – aucun lien de parenté avec Émile Breton, qui partageait la vie de Luce et la responsabilité de ce décor surchargé.

Même si Luce Vigo, fille unique du cinéaste précocement disparu, eut toujours à cœur de ne pas galvauder la mémoire de son père, elle n’appartenait pas à la catégorie de ces « enfants de » qui existent prioritairement à travers la personnalité de leur géniteur. Ainsi, si son nom apparaissait comme un sésame pour nombre de cinéastes du monde entier qu’elle a pu croiser comme journaliste ou programmatrice, cela ne tenait pas seulement à l’estime que beaucoup portent au réalisateur de L’Atalante, mais à la personnalité propre de Luce, à la bienveillance qui émanait d’elle, une empathie que j’ai rarement senti ailleurs avec une telle intensité. Cette attention aux autres allait de paire avec une réelle curiosité, deux traits de sa personnalité avec lesquels elle avait exploré et maintenus vivants les œuvres de son père et tous les souvenirs laissés par ses parents.

Son activité au sein du Prix Jean-Vigo relevait d’un engagement similaire au service de le jeune création avec des parti pris esthétiques rarement pris en défaut, qui faisaient que sa voix comptait beaucoup pendant nos délibérations. Elle quêtait dans chacun des films cette chose malgré tout difficilement définissable sur laquelle, bien souvent, nous nous trouvions en accord et qui s’appelle « le cinéma », ce cinéma né sous le signe des Lumière. Jean Vigo et sa femme Lydu ne pouvaient choisir meilleur prénom que Luce pour celle qui demeurera parmi les plus engagées des ambassadrices des forces vives du Septième art.


« Jamais personne n'a été autant entouré »

entretien recueilli par Jean Roy et paru le mercredi 27 avril 2005 dans L'HUMANITÉ  
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Jean Vigo, fils d'Eugène-Bonaventure de Vigo (journaliste anarchiste sous le pseudonyme de Miguel Almereyda), immortel auteur d'À propos de Nice (1929), Taris ou la natation (1931), Zéro de conduite (1933), l'Atalante (1934), mort le 5 octobre 1934, victime de la tuberculose, aurait eu cent ans hier. Plutôt qu'ajouter une briquette superfétatoire au mur des très nombreux écrits qui lui ont été consacrés, nous avons préféré rencontrer sa fille Luce. Le fait que ce soit une amie aurait pu nourrir nos scrupules au point d'empêcher nos lecteurs d'entendre sa parole. Cela aurait été dommage.

Chère Luce, gardez-vous un souvenir personnel de Jean Vigo ?

Luce Vigo. J'avais trois ans quand il est mort et j'en garde deux souvenirs, reconstruits ou pas, on ne sait pas, donc disons que je n'ai pas de souvenir. Mais j'ai beaucoup côtoyé ses collaborateurs. Par ailleurs, j'avais une mère trop malade pour me parler de mon père. À partir de cinq, six ans, moi aussi j'ai été atteinte au poumon et j'étais dans des maisons en montagne, donc elle n'a pas pu transmettre. Je n'ai pas eu de mots sur la mort de mon père ou sur celle de ma mère, qui est morte en avril 1939, et qui a été enterrée le 26 avril, donc le jour de la naissance de mon père. Cet anniversaire est un étrange souvenir. Il faut gérer.

Et ensuite ?

Luce Vigo. J'ai été élevée par Louis Martin-Chauffier, le journaliste, et Claude Aveline, qui était mon tuteur et l'exécuteur testamentaire de mon père. Il y avait donc Simone Martin-Chauffier, qui était ma subrogée tutrice, Louis et Claude, qui ont fait partie du premier réseau de Résistance, le réseau du musée de l'Homme. Donc des gens bien mais pas disponibles. J'ai vu les quatre films de Vigo quand j'avais déjà quatorze ans, donc à peu près en même temps que Truffaut, et naturellement je n'ai rien vu parce que c'était trop lourd, donc j'ai rejeté Vigo. Je n'avais pratiquement pas été au cinéma pendant la guerre. Voilà, tu te retrouves à la fin de la séance avec plein de gens que tu ne connais pas et qui te font la bise, j'ai été traumatisée. Aussi, le jeune Kaufman (chef opérateur et frère de Dziga Vertov) était reparti au Canada puis aux États-Unis. Les autres étaient dispersés. Goldblatt (compositeur) était parti, Storck (régisseur et futur réalisateur), Dasté aussi. Quand je les ai retrouvés après la guerre, j'étais bien avec eux. Quand j'avais le cafard, à travers eux, je retrouvais Vigo, blagueur, jeune... mais je ne me posais pas de questions.

Comment en êtes-vous venue à vous rapprocher de Vigo ?

Luce Vigo. Je suis allée au ciné-club quand je poursuivais mes études universitaires mais je n'étais pas cinéphile. J'ai fait une licence de psycho, dont je ne me suis pas servie. Parfois, c'est le hasard. J'ai été au Maroc pendant cinq ans, et il y avait au centre culturel français, vers 1964, 1965, quelqu'un par qui je suis allée au cinéma. Il a programmé un film de Vigo, je lui ai demandé si je pouvais y aller avec mes enfants et, cinq minutes après, il était chez moi. C'est ainsi que j'ai écrit mon premier texte sur Vigo, mais en le tenant toujours à distance. En 1965, à mon retour du Maroc, j'ai fait connaissance de la Fédération des ciné-clubs Jean-Vigo, mais sans que cela change mon rapport à Vigo. Je ne me suis pas tellement rapprochée de Vigo mais j'ai commencé à présenter des films. En dix ans, à la Maison de la culture de Bobigny, je n'ai jamais programmé un Vigo, mais cela m'a rapprochée. C'est le moment où je me suis occupée des Rencontres d'Épinay du court métrage et de Bobigny en même temps, ou à peu près. J'ai repris les Rencontres en 1988, donc avant que Pantin ne prenne la relève, car il y avait à Épinay des conditions de projection insupportables. En 1988, mon fils Antoine, qui ressemblait étrangement à Vigo, est mort le 29 mai. C'était l'époque où le sida ne se soignait pas. Il m'avait dit qu'il aurait adoré se plonger dans les archives que je détenais et que j'avais à peine consultées. Quelque part, cela m'a mise en face de quelque chose que je n'avais pas fait.

Auparavant, en 1968, il y avait eu l'inauguration de la rue Vigo, à Nice, à côté des studios de La Victorine, avec Henri Storck, Henri Langlois, Michel Simon, et là, j'avais dû dire quelques mots. Je me suis donc assumée. Quelqu'un a crié dans la foule où il y avait des drapeaux bleu blanc rouge : « Montrez que le rouge ! » Tout s'est fait dans des circonstances comme ça, par petits bouts, mais pas vraiment. Quand j'ai rencontré des cinéastes, Truffaut par exemple, qui cite Vigo, j'allais le voir en tant que journaliste pour parler de son travail, pas de Vigo. Il était plus influencé que moi, quelque part. Jusqu'à il y a quelques années, j'ai lutté contre le fait d'être la fille de, j'ai beaucoup travaillé par moi-même. Maintenant, je suis en plein dedans depuis quelques années. J'ai dû évoluer par rapport à Vigo, Almereyda, ou à ma mère polonaise Lydu. Quand j'ai commencé un peu timidement à présenter les films de Vigo à des élèves, on me posait parfois la question : « Qu'est-ce ça vous fait d'être la fille de ? » Maintenant, on ne me la pose plus, donc je peux penser à Vigo comme à un cinéaste, pas comme à un père. C'est une histoire difficile à porter. Tu ne présentes jamais les films de la même façon, selon l'émotion, et à chaque fois, tu avances en fonction des réactions. Cela a été très lent, cette délivrance par rapport aux films. Il faut des années pour apprendre à lire, à voir des films et, maintenant, je trouve cela drôlement bien. Ce sont des films qui résistent parce que ce sont des films engagés, où il y a du plaisir.

On en dit un mot ?

Luce Vigo. À propos de Nice, c'est le plaisir de la découverte de la caméra par un jeune de vingt-quatre ans qui découvre ce dont il rêvait, faire des accélérés, pratiquer le pamphlet cruel. Ensuite, dans Taris, on trouve le thème de l'eau et on retrouve l'humour qu'il y a dans À propos de Nice, un esprit un peu gamin. Puis tu rentres dans Zéro de conduite, qui est le plus autobiographique et où les enfants vont jusqu'à porter le nom de ses collègues. Tu y retrouves ce qu'il y a déjà dans À propos de Nice, voir la société en deux, avec les riches, ceux qui ne font rien et sont déjà morts, et les immigrés italiens qui vivent dans la vieille ville. Ici, il y a les enfants, le pion chaplinesque qui est du côté des enfants et, en face, la caricature de l'institution. C'est une chose qu'on ne retrouve plus dans l'Atalante.

J'ai fini par remarquer aussi l'attention commune aux lieux clos, ce qui rappelle la prison où était détenu mon grand-père Almereyda, à qui Vigo rendait visite alors qu'il était très jeune. Cela a été une grande obsession de Vigo que de réhabiliter son père. On en trouve trace dans les films, que ce soit la piscine de Taris, la prison institution de Zéro de conduite et l'Atalante, pour lequel il avait demandé qu'on construise en studio des cabines à l'identique, d'où des lieux très étouffants, très clos. L'Atalante est un film imposé, contrairement à Zéro de conduite, d'où un scénario anodin, voire un peu réac. Vigo s'y libère tout en restant un homme du point de vue documenté, comme avec les images de banlieue industrielle. Il n'y a plus l'opposition entre deux mondes, il n'y a plus le patron. On demande sans cesse : « Qui c'est celui-là ? » Il n'y a plus que des personnages dans un lieu clos. D'un scénario anodin, il a fait quelque chose de personnel, le contraire de Zéro de conduite, film très personnel qui est devenu universel sur l'anarchisme.

On a fait de Vigo un génie solitaire mais jamais personne n'a été autant entouré. Il faut casser le mythe, comme l'a fait Rozier qui, dans son film pour Cinéastes de notre temps, fait parler tous les collaborateurs qui étaient encore en vie et donne l'impression vivante d'un homme, pas l'image morbide d'un homme maudit et malade. Pour moi, il me donne l'image d'un père vivant. Quelque part, il y a une affaire de rencontres dans sa vie, Kaufman, Jaubert, Dasté, Pierre Merle... Au moment de l'Atalante, il y avait Michel Simon, qui jouait au théâtre et était très connu au cinéma pour avoir fait la Chienne... et il y avait Vigo qui avait un film interdit sur les bras. Michel Simon a dit oui, sans savoir où il mettait les pieds. Il faut relever aussi que Vigo a créé un ciné-club à Nice, ce qui lui a permis de voir des films et d'en montrer, des Painlevé ou les films interdits comme le Cuirassé Potemkine. Il a participé, en décembre 1930, à Bruxelles, avec À propos de Nice sous le bras, au deuxième Congrès international du cinéma indépendant, où il a été dans cette bataille du cinéma indépendant qui est toujours d'actualité. Il faut le situer aussi comme engagé, pas juste voulant faire un cinéma dans l'urgence. En retour, en 1945, ce sont les ciné-clubs qui ont montré Vigo, il convient de le rappeler. Et maintenant, voici l'Atalante au programme du bac, tandis que Zéro de conduite a été au programme de collège au cinéma ! Je suis étonnée comme l'oeuvre résiste. Le centenaire, la commémoration, ce n'est pas très Vigo, mais cela m'a permis d'aller à Pérouse, où les films étaient montrés aux côtés de ceux de Garrel et de Jia Zhang-ke, ou à Pampelune, ville très à droite avec une forte présence de l'opus Dei et, même là, il y a une jeune équipe qui a créé un festival et se réfère à Vigo.

Qu'en est-il du prix Jean-Vigo ?

Luce Vigo.  Claude Aveline fonda le prix en 1951. J'étais un peu en retrait, beaucoup en province, pas très impliquée. J'en ai été secrétaire générale à partir des années soixante-dix. La singularité du prix est fixée dès le premier jour : Là où les autres jurys proclament : « Voici un excellent film », nous disons : « Voici un auteur d'avenir ». L'ouvrage peut montrer des faiblesses, des maladresses, des longueurs. Il nous suffit de découvrir à travers lui une passion et un don. Le « Vigo » n'est pas un prix de consécration. Il est un prix d'encouragement, de confiance. Un pari. Au début, le prix couronnait un premier film. Nous cherchons maintenant un auteur qui a une certaine indépendance d'esprit, un engagement et un point de vue.


« IL M'A FALLU DES ANNÉES POUR ACCEPTER L'HÉRITAGE DE MON PÈRE»

entretien recueilli par Anna Kubista pour RADIO PRAGUE en juillet 2007
version audio 

« Appelez-moi Luce, s'il vous plaît, pas de 'Madame Vigo' ». En toute simplicité, voilà comment apparaît Luce Vigo. La fille du réalisateur Jean Vigo (1905-1934), à qui l'on doit seulement quatre films dont le pamphlet contre l'autorité et l'ordre « Zéro de conduite », était présente à l'école d'été de cinéma d'Uherske hradiste qui s'est achevée ce dimanche.

Luce Vigo

Avec Luce Vigo, qui n'avait que trois ans à la mort de son père, nous avons notamment évoqué son père, fils d'anarchiste, dont l'oeuvre éclair et originale a suscité la création d'un prix, le Prix Jean Vigo dont elle préside le jury:

 « Il y a un jury, donc on est toute une équipe à choisir les films et on se dispute pas mal. Mais le prix existe depuis 1951. Au début je n'étais pas majeure, donc je ne faisais pas partie du jury mais je regardais les films. Peu à peu je me suis investie. C'est un peu un devoir de mémoire et aussi une façon d'essayer de défendre, aujourd'hui, le cinéma indépendant. Jean Vigo était un cinéaste qui est mort jeune mais qui s'est battu pour beaucoup de choses : il était fils d'anarchiste, donc ça n'étonne pas. C'est donc à la fois un devoir de mémoire et une bataille pour le cinéma indépendant. »

Le fait que vous repreniez cette bataille m'a fait penser à la bataille que Jean Vigo, votre père, a menée pour blanchir le nom de son propre père...

 « Mon grand-père s'appelait Vigo, mais il avait pris un nom de guerre, d'anarchiste, Miguel Amereyda, qui est l'anagramme de 'y'a de la merde'. Déjà tout un programme, un regard sur la société... Il a fait beaucoup de prison, jeune, régulièrement, pour ses positions politiques. A la fin de sa vie, il dirigeait un journal appelé Le Bonnet Rouge. Il a été arrêté en 1917 parce qu'il avait pris des positions pacifistes et on l'a accusé d'être traître à la patrie. Après avoir été arrêté, on l'a retrouvé mort étranglé avec un lacet de chaussure dans sa cellule. Et on pense qu'il a été assassiné pour des raisons politiques. » 

Jean Vigo

Jean Vigo avait donc 12 ans à la mort de son père dans des circonstances plus ou moins troubles...

 « Très troubles. Il y a eu des articles infâmants, un procès du Bonnet Rouge. Jean Vigo était tout petit, il connaissait bien les prisons où il allait voir son père. Il a toujours été souffrant, mais il a voulu au fil des années essayer de réhabiliter la mémoire de son père. Il a accumulé un gros dossier d'articles pour rassembler le plus de preuves possibles. Puis, peu à peu, les amis de son père lui ont dit de laisser tomber à cause du scandale. A mon avis, c'est par le biais du cinéma qu'il s'est exprimé. C'était une façon de retrouver l'esprit de son père. »

Avec une forme d'engagement clair dans ses films ?

 « Oui, avec un engagement, avec une attitude très anarchiste, un point de vue sur la société. Il faut se rappeler d'une chose : il était jeune, il a filmé de 25 à 29 ans, même pas cinq ans. Il était toujours malade. Ce que je veux dire, c'est que Jean Vigo n'était pas seul, et pour moi, cela rejoint l'atmosphère dans laquelle il a vécu dans sa petite enfance, c'est-à-dire que les anarchistes étaient toujours ensemble, à discuter, à aller dans les bistrots, etc., et le petit Vigo était emmené partout. Il a eu la chance de rencontrer Boris Kaufman, un grand chef opérateur et frère de Dziga Vertov, puis Maurice Jaubert le musicien, puis peu à peu une équipe s'est constituée. Il s'agissait d'une équipe avec des gens d'origine différente. C'était des grands enfants en même temps qui avaient le même regard sur le monde. » 

Zéro de conduite

Vous souvenez-vous du premier film de votre père que vous avez vu et quelle impression cela vous a-t-il fait ?

 « C'est un petit peu compliqué. La première fois que j'ai vu les quatre films en même temps, j'avais déjà 14 ans. Petite, j'étais à la montagne pour des raisons de santé comme mes parents. Ma mère est morte en 1939, après il y a eu la guerre, donc je n'ai pas vu les films de mon père, la famille qui m'élevait a tout de suite été dans la résistance. Donc ce n'est que fin 1945-début 1946 que j'ai vu les quatre films de mon père pour la première fois. « Zéro de conduite » avait été interdit par la censure, c'était la première fois qu'on pouvait le montrer en France. Je n'ai pas de souvenirs. C'était un héritage trop fort et je ne vois rien sur l'écran. En même temps, j'étais entourée de pleins de gens qui venaient m'embrasser, qui m'avaient connue quand j'étais petite, que je ne connaissais pas. Il m'a fallu des années pour accepter l'héritage. »

Et vous avez fini par l'accepter, puisque vous vous êtes tournée vers le cinéma. Vous êtes devenue critique de cinéma.

 « Oui, j'ai mis longtemps à travailler dans le cinéma. J'ai commencé par animer un cinéclub en 1960, puis j'ai été responsable de la programmation dans une maison de la culture. En même temps, j'ai fait de la critique de cinéma. Encore que je préfère faire des entretiens avec des auteurs que de faire la critique des films. Je préfère leur parole, leur regard sur leur propre oeuvre. »

A bout de souffle

Plutôt que d'analyser et décortiquer le film ?

 « Je le fais aussi mais jamais pour démolir un film. Je ne parle que des films que j'ai envie de défendre et qui ne sont pas forcément défendus par tout le monde. » D'où le Prix Jean Vigo, on y revient. Il s'agit plutôt d'un encouragement pour ce prix. Ce sont plutôt des films qui révèlent quelque chose d'un réalisateur même s'il n'est pas encore confirmé ou qu'il n'a fait que très peu de films. Rappelez-nous le principe.

 « C'est un problème d'esprit. Même si le film n'est pas parfait, qu'il s'agisse d'un court ou long métrage, on doit sentir que c'est un pari, que plus tard, il fera du cinéma. Quelquefois ils n'ont pas continué dans le cinéma. Mais quand on voit qu'on a donné le prix Jean Vigo à Jean-Luc Godard, c'était son premier long métrage, j'avoue que là, on ne sait pas trompés car il a continué tout en restant fidèle à son indépendance. C'est un homme de notre temps qui a su s'adapter aux nouvelles techniques. »

Il s'agit du film « A bout de souffle », n'est-ce pas ?
 « Oui, c'est cela. »

La France

Pouvez-vous me parler du film « La France », qui a reçu le Prix Jean Vigo en 2007. Lors de la présentation du film à Uherske Hradiste, vous avez déclaré que ce film était d'autant plus proche pour vous qu'il se passait en 1917 et que c'était donc lié à votre famille, à votre grand-père. Quels ont été les critères de choix pour ce film par rapport aux autres en compétition ?

 « Ce jeune réalisateur, Serge Bozon, avait fait un premier film que je trouve assez snob, qui s'appelait « Mods », que je n'aimais pas du tout. J'ai découvert en voyant « La France » un film où il s'était ouvert au cinéma. J'ai été d'ailleurs un peu sévère pendant la présentation, car en le revoyant pour la troisième ou quatrième fois, je me suis rendue compte que ce film, c'était vraiment du cinéma, c'est un des critères, et en même temps, il y a un vrai point de vue antimilitariste et une histoire, cette belle histoire de cette femme qui se trouve au milieu d'un groupe d'hommes, de soldats, et qui se fait passer pour un garçon pour essayer de retrouver son mari. »

La France

C'est vrai que Sylvie Testud, qui joue le rôle de cette jeune femme, Camille, est particulièrement émouvante et authentique. Elle crève l'écran.

 « On n'apprend pas tout de suite que les soldats sont déserteurs. Le réalisateur a vraiment dosé son histoire, elle avance peu à peu. Elle surprend cette histoire avec ces soldats-musiciens qui jouent sur des instruments de bric et de broc. Je pense que Serge Bozon continuera à faire du cinéma et à ne pas s'enfermer comme au début dans une espèce de clan... pas snob, j'aimerais trouver un autre mot mais je n'y arrive pas (rires). »

Les cinéphiles de Uherske hradiste ne se sont pas arrêtés au titre du film, « La France », qui peut paraître peu engageant au premier abord... car trop chargé, sans doute. Servi par une Sylvie Testud toute en justesse et un Pascal Greggory très sobre, il offre sa vision des tranchées de 14-18 alors que le sujet de la Première Guerre Mondiale a trouvé un regain d'intérêt ces dernières années. Le film a été présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes cette année et devrait sortir en France en novembre 2007.

 

 

 

 

 

 

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